« Esprit d’Hiver » de Laura Kasischke- Un roman glacial

Je suis encore scotchée par le roman que je vais partager avec vous aujourd’hui: sacrément bien ficelé! Cependant, mon avis reste partagé.

L’histoire

C’est le matin de Noël. Holly se réveille avec l’envie d’être seule pour saisir un stylo et écrire, enfin. Voilà treize ans que cette poétesse n’a pas écrit un vers; depuis qu’Eric et elle sont revenus de Sibérie avec leur magnifique fille adoptive, Tatiana. Une idée lui vient et lui reviendra comme une obsession toute la journée qui va suivre :

« Quelque chose les avait suivis de la Russie jusqu’à chez eux. »

Mais Holly n’est pas seule: son mari Eric est à ses côtés qui doit vite partir chercher ses parents qui attendent à l’aéroport.

« Pourquoi Tatiana ne nous a pas réveillés? »

Alors que les invités annulent un à un leur présence au repas à cause d’une tempête de neige, mère et fille se retrouvent toutes les deux. Mais ce matin-là, rien ne se passe comme prévu.

Une écriture angoissante

Laura Kasischke tisse peu à peu, méticuleusement et subtilement les fils de la toile dans laquelle elle nous tient prisonniers puis finalement, nous enferme. Ce qui nous semblait être l’histoire ordinaire d’une mère adoptante, américaine moyenne se révèle beaucoup plus complexe. Dès le début, nous sommes plongés dans un bain d’angoisses et de questionnements. Ceux d’une mère qui doit supporter la crise d’adolescence de sa fille. Mais ces angoisses et ces questionnements tournent au maladif sans qu’on en soit assez sûrs pour quitter le livre et le reprendre plus tard. Holly est-elle malade? Est-ce sa fille? Est-ce moi qui ai mal lu? Une erreur de l’auteure?

On se pose d’incessantes questions. Quelque chose ne va pas, est-ce Holly de laquelle on se sent intimement liée par le flux de conscience ou sa fille qui change étrangement de tenue et de comportement toute la journée? Les explications d’Holly ne me convainquent pas, il faut que je lise et que je lise encore. Et voilà comment je n’ai pas lâché ce livre durant cinq heures jusqu’à la dernière page et la révélation. Une révélation qui ne répond pas à toutes les questions pourtant et qui nous remet à Morphée l’esprit trouble.

L’écriture est simple et efficace; le montage de flux de conscience, des événements de ce 25 décembre entrecoupés de nombreux flashbacks est au contraire très complexe et parfaitement maitrisé.

un huit-clos

Ce que j’aime les plus dans les romans d’Agatha Christie, c’est que le lecteur se retrouve enfermé dans un lieu où tout se passe; impossible d’échapper à l’enquête lorsque le lecteur prend part comme ça à l’action.

Pour ce roman psychologique, Laura K. choisit aussi le huis-clos et ça fonctionne très bien. Le lecteur ne peut échapper à l’affrontement mère-fille. Holly, qui nous parait si proche et tellement aimante nous mène-t-elle en bateau? J’ai vraiment cru devenir folle, ne trouvant, au fil de ma lecture, aucune fin qui pourrait me satisfaire. Je craignais que le livre ne bascule dans l’horreur (Esther…). Mais non…

Mère et fille traversent une crise. Est-ce dû à Tatiana et à sa crise d’adolescence? Aux angoisses obsessionnelles d’Holly? Toujours est-il qu’elles doivent s’affronter car aujourd’hui, à cause du blizzard, elles sont enfermées toutes les deux dans la petite maison et personne ne pourra intervenir.

Tandis qu’Holly bouillonne à l’intérieur, la neige blanche et glaciale-comme l’atmosphère de ce Noël décidément spécial-recouvre toujours un peu plus les baies vitrées de la maison et le lecteur est pris de sueurs froides!

L’adoption/ Le rapport mère-fille

Deux thèmes me paraissent essentiels dans ce roman. Le premier est le rapport mère/fille, intensifié par le fait que Tatiana ait été adoptée, le second est l’écriture.

Holly a fait très tôt le deuil de devenir mère biologique. Lorsqu’elle remporte un prix de poésie(car les deux sont intimement liés), l’envie de devenir mère devient une obsession. Eric et Holly se rendent dans un horrible orphelinat en Sibérie estampillé d’un nom sordide « Orphelinat N°2 ». Ils tombent sous le charme d’une petite fille parfaite.

Cette perfection reviendra tout au long du roman. Holly semble amoureuse de sa fille. Toute la journée elle admire chaque partie de son corps, de son visage. Tatiana paraît presque irréelle; car c’est aussi une enfant aimable, aimante, généreuse, curieuse comme chaque mère en rêve. Mais voilà, la perfection n’est pas de ce monde, qu’est-ce qui cloche chez Tatiana?

Peu à peu le sublime s’écaille et pourrit. Qu’en est-il des origines de Tatiana? Si Tatiana est si belle n’est-ce pas parce que sa mère était une prostituée? Puis, on connait les conditions horribles des enfants dans les orphelinats, tout particulièrement en Sibérie où ils sont maltraités physiquement lorsqu’ils ne tombent pas malades à cause de la prise d’alcool et de drogue de la mère pendant la grossesse. Pourquoi Eric et Holly auraient eu plus de chance que les autres? Qui aurait abandonné une petite fille aussi parfaite? Tatiana est trop belle pour être vraie.

Ce matin du 25 décembre, Tatiana est différente. Irritable, sans arrêt en conflit avec sa mère. Est-ce Holly qui la provoque ou le contraire? Il y a l’enfant qu’on a aimé et cet adolescent aux réactions stéréotypées, toujours accusateur que l’on doit supporter « encore quelques années ». Une identité en formation qui se différencie de ses parents pour devenir lui-même, dissociation encore plus franche quand l’enfant ne nous ressemble même pas physiquement.

Puis,on va plus profond dans les pensées d’Holly. Etre mère adoptive c’est accepter l’étranger, celui qui n’est pas soi. C’est accepté un autre héritage aussi. C’est accepté tout cela de la personne qui deviendra la plus importante dans sa vie. On ressent la culpabilité d’Holly. Comme toutes les mères, Holly culpabilise de ne pas être assez parfaite. De ne pas avoir eu les bons mots, les bons gestes, de ne pas avoir bien fait, d’être responsable. Mais de quoi Holly peut-elle se sentir responsable?

Holly aime intensément sa fille, son « bébé Tatty » mais peu à peu cet amour se teinte de dégoût, d’un rejet profond.

L’écriture

Holly se sent un robot, une enveloppe vide. Depuis ses 22 ans, une double mastectomie et l’ablation des ovaires la rendent stérile. Il lui sera impossible d’enfanter. Holly est dépossédée de sa féminité.

Mais il n’est pas seulement question de cette stérilité dans le roman, il est aussi question de l’incapacité d’écrire. Depuis qu’Holly est devenue mère, elle est dépossédée de son enveloppe d’artiste, de poétesse.

Elle a besoin d’être seule. Seule pour écrire. Est-ce une pensée trop égoïste pour une mère? Comme beaucoup avant elle, Holly est tiraillée entre son rôle de mère et son besoin de solitude nécessaire à la création.

La difficulté d’être mère, ses ovaires malades, renvoient tout bonnement à la difficulté d’écrire l’oeuvre qui est en train de se faire et que Laura Kasischke nous donne à lire. L’enfantement d’une oeuvre littéraire se fait dans la douleur. Comme son rapport avec Tatiana, il est à la fois sublime et effrayant. Jamais comme on l’attend mais unique.

Petits agacements

– Le surnom américain de Tatiana est « Tatty », ce n’est déjà pas très élégant en français et joint à « Sally » et « Holly », ça fait carrément roman cheap. Heureusement, le contenu nous fait changer d’avis.

– La publicité: Je n’ai jamais lu un roman avec autant de publicité, si ce n’est justement des livres qui ne se distinguent pas par leur qualité littéraire comme « Pretty little liars » que je lisais pour entretenir mon anglais facilement. L’Occitane, Iphone (Ipad,Imac, Ipod), General Motors , Bmw et autres, nombre de grandes chaines de magasins américains que je n’ai pas retenues, jusqu’aux marques de papier cadeau!

– J’ai trouvé les cent premières pages répétitives mais on peut encore trouver un intérêt à ce fonctionnement en dernière page (peut-être).

« Esprit d’hiver », Laura Kasischke. Livre de poche

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6 commentaires sur “« Esprit d’Hiver » de Laura Kasischke- Un roman glacial

  1. C’est vraiment un livre que j’ai adoré. J’ai surtout été impressionnée par la capacité de l’auteur à nous tenir en haleine aussi longtemps dans un décor aussi épuré, avec aussi peu de personnages et aussi peu « d’action »…

  2. Il est dans ma pal depuis longtemps parce que j’aime cette auteure pour l’ambiance et la plume, mais c’est vrai que ses fins étant au moins bizarres et au pire me laissant un gout d’inachevé, j’ai toujours un peu peur. Cela dit, c’est le prochain sur ma pile donc je te dirai ça bientôt !

  3. J’ai fini le livre cette nuit et ce matin, avant d’écrire l’article, je me suis procurée d’autres livres de Laura K. Malheureusement, les prénoms restent agaçants mais je sens qu’encore une fois, le labyrinthe construit par l’auteure va m’étourdir!

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