« La Fugitive » ou « Albertine disparue », Proust: Faire le Deuil de l’Etre Aimé

La Fugitive ou Albertine disparue est le septième et avant dernier tome de La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust. J’ai donc profité du calme relatif des vacances d’hiver pour me replonger dans La Recherche.

L’Histoire

Le titre, La Fugitive, résume assez bien l’histoire: Albertine s’est enfuie de la prison dorée dans laquelle l’avait enfermée le narrateur, comment va-t-il surmonter son absence? Sans trop en dire, Proust s’attache à nous décrire avec virtuosité  la douloureuse étape du deuil amoureux.

La Séparation

Le tome précédent, La Prisonnière (ici), finit sur ces mots de Françoise: « Elle est partie ». Albertine n’est plus donc et laisse le narrateur en proie aux affres de la séparation. Jamais auteur n’a si bien décrit ce qui se passe en nous lorsque l’on est quitté par l’être aimé. Les mouvements du corps d’abord qui deviennent insurmontables, une sorte de pétrification du corps en réaction peut-être à une agitation singulière de l’esprit.

« Mes forces m’abandonnèrent, je tombai assis dans un de ces fauteuils de satin bleu dont, il y a une heure, dans le clair-obscur de la chambre anesthésiée par un rayon de jour, le glacis m’avait fait faire des rêves passionnément caressés alors si loin de moi maintenant. »

Nous ne sommes plus alors que pensées, souvenirs et douleur. Le narrateur oscille entre pensées raisonnables -cela passera, ce n’est qu’une question de temps, c’est du déjà vu.- et élans du coeur -je l’aime, je ne peux me passer d’elle, la douleur est intenable, elle doit revenir-, ce combat, raison versus coeur, est mené de front par le narrateur pendant les cent premières pages. Il n’est question que de cela. A un soulagement apporté par une nouvelle d’Albertine, suit la souffrance du silence et à un renoncement d’Albertine par le narrateur, suit une action pour la reconquérir. Le passage du dernier télégramme envoyé à Albertine est représentatif de cette frénésie irraisonnable dont souffre l’amoureux éconduit.

« Le résultat de cette lettre me paraissait certain, je regrettai de l’avoir envoyée. Car, en me représentant le retour en somme si aisé d’Albertine, brusquement toutes les raisons qui rendaient notre mariage une chose mauvaise pour moi, revinrent avec toute la force. J’espérais qu’elle refuserait de revenir. J’étais en train de calculer que ma liberté, tout l’avenir de ma vie étaient suspendus à son refus; que j’avais fait une folie d’écrire; que j’aurais dû reprendre ma lettre hélas partie, quand Françoise, en me donnant aussi le journal qu’elle venait de monter, me la rapporta. Elle ne savait pas avec combien de timbres elle devait l’affranchir. Mais aussitôt je changeai d’avis; elle devait l’affranchir. »

Les citations de Racine tout au long de la première partie ne sont pas sans nous rappeler le tumulte des passions, composante essentielle de la Tragédie, parce qu’ici tragédie il y a lorsque le narrateur apprend la chute de cheval d’Albertine.

 

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La Mort Réelle Facilite-t-elle le Deuil Amoureux?

Lorsque l’autre  nous quitte, il s’agit de faire le deuil: on ne le reverra plus, on sera comme morts l’un pour l’autre, c’est un fait. De plus, à cela s’ajoute le fait que l’être aimé continue sans nous, qu’il en aimera un (ou une) autre, ce qui est aussi très douloureux à accepter. Le narrateur se pose alors la question: Est-ce que la mort réelle de l’autre ne facilite pas le deuil? La réponse ne se fera pas attendre…

Les Secrets Dévoilés

Suite à la disparition d’Albertine, l’aveuglement amoureux dont est victime le narrateur s’ efface peu à peu. C’est cet éclaircissement de la vue qui amène l’auteur à relire son passé et à lui donner une toute autre lecture. Ainsi, les intrigues de La Prisonnière, de Sodome et Gomorrhe et de A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, trouvent leurs réponses ici. Ici, Andrée est celle qui l’aide à voir clair, c’est celle qui lui ôte le bandeau qui lui couvrait les yeux mais elle n’est que l’instrument du désamour du narrateur pour Albertine.

Venise

Personnage à part entière de La Fugitive, elle est le nouvel amour du narrateur. Venise est portée aux nues comme jamais dans la littérature.

Cruelle Mondanité

De manière ironique et sadique, il aura fallu la mort de Swann pour qu’Odette et Gilberte réintègrent le monde. La boucle est bouclée et l’hypocrisie est consommée.

L’Ambiguïté Sexuelle à son Apogée

Albertine se transforme au fur et à mesure du désamour, elle prend subitement des traits masculins. De même, la moustache d’Andrée rappelle au narrateur le prétendant d’Albertine. De plus, Saint Loup, homme à femme, tourne étrangement homosexuel quand il reconnaît les traits de Rachel dans un homme à la fin du livre (sacré Charlie!)

Fin d’une Epoque

Le retour à Paris s’accompagne d’une annonce pour le moins inattendue: le mariage de Gilberte, l’aimée avec Saint Loup, l’ami. Dans La Fugitive, ce sont donc deux pages qui se tournent pour le narrateur: celle de son amour pour Gilberte et celle de son amour pour Albertine. Décidément, ce sera le tome des coups de théâtre et des rebondissements.

Le Style

C’est du Proust, de la poésie, de la prose et c’est pour cela que l’on le lit. Bémol: Il m’a semblé que l’on retrouvait des passages quasi identiques à différents moments du livre. Cela s’explique par l’absence de relecture de Proust, décédé avant de pouvoir s’adonner à cette tâche qu’il réalisait avec minutie et peut-être aussi parce que j’ai choisi les éditions Nrf-La Pléiade qui, par souci d’authenticité, doivent transmettre le texte original, non remanié.

Une Fin qui Annonce

Comme de coutume, la fin d’un tome chez Proust annonce ingénieusement le tome suivant. Comme de coutume, l’envie est trop forte pour ne pas succomber au dernier tome de La Recherche: Le Temps Retrouvé…

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La Fugitive ou Albertine Disparue, Editions Folio Classique.

 

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