« La Maison de Bernarda Alba » de Federico Garcia Lorca à la Comédie Française, un combat de femmes

Il y a quelque temps, dans un article consacré à Pablo Neruda « J’avoue que j’ai vécu », je vous parlez du poète espagnol Federico Garcia Lorca et dans le même temps, une adaptation de sa pièce la plus connue en France était jouée à la Comédie Française, c’est donc avec joie que j’ai amené mes amies lyonnaises à une représentation samedi dernier.

La pièce est jouée jusqu’au 25 juillet mais sera reprise du 2 octobre 2015 au 6 janvier 2016. Je vous la conseille sans détour et ce pour plusieurs raisons:

L’Histoire

A la mort de son second mari, Bernarda Alba impose à sa famille un deuil de huit ans et l’isolement à ses filles comme l’exige la tradition andalouse de 1930. Ses cinq filles et sa mère ont soif de liberté, emmurées qu’elles sont dans la maison familiale. Amelia déclare  » Naître femme est la pire des punitions ». C’est le sujet de la pièce.

Une pièce qui fait écho à l’actualité

Federico Garcia Lorca a eu le culot, dans l’Espagne de 1930, de s’attaquer au poids des traditions dans l’ Andalousie de l’époque. Ce tableau qu’il peint n’est pas sans nous rappeler le recul considérable des droits de la femme dans certains pays. J’ai eu des frissons lors de la scène de lapidation magnifiquement mise en scène parce que voilà, ces situations qui ne nous paraissent plus possibles aujourd’hui ne sont pas si éloignées et reviennent à grands pas.

Les apparences et les qu’en-dira-t-on

Encore très présentes aujourd’hui en Andalousie, les apparences sont pesantes et dictent la conduite de Bernarda Alba qui affirme « Ce que je veux c’est que le front de ma maison soit lisse, et la paix dans ma famille. » Il semble qu’il y ait deux mondes en Andalousie, matériellement séparés par le mur des maisons. A plusieurs reprises Bernarda Alba demande à ses filles de se taire de peur que les voisins ne les entendent. La sphère privée et la sphère publique ne doivent jamais communiquer et chacun revêt un masque dans une sorte de jeu schizophrène.

De même, Alors que Bernarda a bien du mal à trouver des époux pour ses filles, elle se refuse à les marier à des hommes qui ne seraient pas de leur rang social, quitte à les rendre malheureuses, ce qui revient à une société organisée en classes. Là encore, le poids des traditions entrave la liberté d’aimer.

Les femmes

Trois générations sont représentées. La grand-mère n’a plus toute sa tête mais une idée fixe: rejoindre une ville côtière et être libre, trouver l’amour, quitter ces murs. Comme souvent en littérature, le personnage pris de folie représente la pensée claire et lucide.

La grand-mère est la voix de ces cinq petites filles qui se taisent et subissent l’emprisonnement imposé par leur mère. Les cinq filles représentent tous les âges d’une femme. Elles ont entre 20 et 39 ans et voient, avec effroi, leur jeunesse s’échapper tandis qu’elles restent enfermées, loin des hommes. Ces femmes, pleines de désir se retrouvent en proie à la frustration. Non, elles n’ont pas autant de liberté que les hommes; oui, c’est elles toujours qui subissent les conséquences. Quel cri magnifique d’Adela lors de la scène de lapidation qui se joue de l’autre côté du mur!

Adela est Federico Garcia Lorca; elle est celle qui se révolte, qui se dresse contre toute forme d’oppression et laisse s’exprimer ses désirs; elle est celle qui aime avec passion; elle est celle enfin, qui vit.

Federico Garcia Lorca

Cette pièce est un cadeau d’un homme, Federico Garcia Lorca, pour les femmes. Il semble qu’il les connaissait particulièrement bien et avait réfléchi à l’incongruité de leur condition. Cette pièce est une dénonciation de la tyrannie dont les femmes étaient -et, je l’affirme, sont toujours- victimes aussi bien dans la sphère privée que publique.

La mise en scène de Lilo Baur

La mise en scène est tout simplement splendide. Le décor est épuré et symbolique, un seul mur noir ajouré qui permet de faire le va et vient entre ce qui se passe au dehors et ce qui se passe au dedans. Ainsi, nous entendons et voyons les hommes chanter pour se rendre au travail lors d’une chaude journée d’été; nous voyons la femme qui a donné naissance à un enfant sans être mariée se faire lapider, puis nous voyons ce qui ne devrait pas être vu…

Quelques scènes m’ont marquée.

Celle où Adela rejoint Pepe le Romano, promis à sa soeur et se livre aux plaisirs charnels d’abord. Toute cette sensualité est mise en scène en une danse magnifique des deux acteurs. Le rideau de pluie qui s’abat à la fin de leur danse m’a fait penser à la fameuse vidéo de Bill Viola (ici) et ainsi donc au déluge que va provoquer cette étreinte dans le clan Alba. Cette scène est annonciatrice du destin tragique d’Adela.

Celle de la lapidation ensuite qui m’a donné la chair de poule tant elle résonne encore aujourd’hui. J’en ai déjà parlé plus haut mais nous avons deux espaces, celui de la maison en premier plan avec Adela qui crie sa peine et celui de la place publique où les hommes sifflent et lancent des pierres à cette ombre de pauvre femme victime d’avoir aimé ou de s’être laissé aimer.

Toutes les actrices jouent à la perfection. La grand-mère nous fait rire et pleurer à la fois tant le message qui passe par elle est fort. La naïveté d’ Adela est touchante, nous souffrons pour Martiro, au prénom transparent qui est née femme et laide. Double peine, double handicap dans une société régie par les traditions inventées par des hommes.

Merci donc à Lilo Baur pour servir si bien le texte tellement fort et retentissant de Federico Garcia Lorca.

A nous maintenant de faire revivre ce texte, symbole d’un combat perpétuellement mené par les femmes.

« La maison de Bernarda Alba », Comédie Française.

Réservation: ici

"La Maison de Bernarda Alba"de Federico Garcia Lorca à la comédie française,un combat de femmes
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