« La Prisonnière », Proust- Les barreaux de la Jalousie

C’est après avoir lu trois romans contemporains que je suis revenue à « La Prisonnière » de Proust, ne pouvant plus attendre les vacances comme je me l’étais jurée. C’est le 6ème tome de La Recherche du Temps Perdu.

L’Histoire

A la fin de Sodome et Gomorrhe, sur un coup de tête, le narrateur demande à Albertine de venir s’installer chez lui à Paris pendant l’absence de ses parents. Il ne l’aime déjà plus mais la jalousie ravive toujours en lui le désir et le besoin de la posséder. Peu à peu, on sent la jalousie croître: il la soupçonne de plus en plus d’homosexualité, la fait suivre, la retient enfin.

L’Amour

Comme déjà abordé précédemment, la narrateur nous décrit, avec une finesse et une justesse infinies, la complexité de l’état amoureux. L’amour s’accompagne d’une multitude de contradictions ainsi il souhaite le départ d’Albertine mais redoute de la voir partir, il n’a plus de désir mais ressent le besoin de la posséder, douleur du manque et ennui de la possession. C’est un sentiment violent, qui nous fait perdre la tête et nous emporte mais il est aussi vite oublié ou distillé sur d’autres relations. Tout comme d’autres femmes avant elle, il a désiré Albertine et comme avec toutes les autres, ce désir s’est évanoui; il pourrait ne plus l’aimer si des élans ne le ramenaient pas vers elle. Des élans de douceur mais surtout, des élans de grande souffrance. Il s’agit de ses yeux clos lorsqu’elle dort, des réconciliations après les disputes et surtout, de la jalousie.

La Jalousie

Chez Proust, la jalousie ne tue pas l’amour, elle le ressuscite.

Lorsque le narrateur pense ne pas avoir toute l’attention d’Albertine, lorsqu’il imagine qu’il n’est plus sa priorité, alors le désir de la posséder entièrement renaît. La jalousie est, dans « La Prisonnière », une pulsion violente, incontrôlée, destructrice et indissociable du sentiment amoureux. Sans cette jalousie, plus de désir; sans ce désir, plus d’Albertine. Lorsque le désir s’émousse, c’est-à-dire, dès que son besoin de posséder Albertine est contenté, notre héros se libère des chaînes de l’amour: il ne trouve plus de charme à son amie, se surprend à en désirer d’autres, il pense la quitter (à de multiples reprises).

D’ailleurs, les accusations que porte le narrateur sur Albertine ne sont jamais confirmées. Albertine se perd dans ses mensonges et bien souvent, le narrateur les démasquent mais jamais il n’a de preuves réelles des relations d’Albertine avec ses amies ou avec aucun autre d’ailleurs.

Masques et Comédie

D’après Proust, en amour plus que dans n’importe quel type de relation, l’autre nous reste inconnu. Il ne s’agit pas seulement de l’aveuglement amoureux qui nous empêche de voir l’autre tel qu’il est réellement, il s’agit aussi de l’orgueil qui nous amène à feindre afin d’avoir l’impression de garder le contrôle d’une situation qui nous échappe. Les sentiments exprimés ne sont pas vraiment ceux que l’on ressent. La froideur et la colère peuvent cacher l’affectation et la tristesse; l’évocation d’une rupture, une envie plus grande que l’autre se rapproche de nous.

« D’ailleurs, dans ces mensonges, nous sentons bien qu’il y a de la vérité; que si la vie n’apporte pas de changements à nos amours, c’est nous-mêmes qui voudrons en apporter ou en feindre, et parler de séparation, tant nous sentons que tous les amours et toutes choses évoluent rapidement vers l’adieu. »

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Art et Littérature

Là encore, Proust nous parle de la beauté de l’art et il nous offre particulièrement quelques pages savoureuses sur la littérature. Comment ne pas penser à son oeuvre qu’est La Recherche du Temps Perdu lorsqu’il se hasarde à  définir le génie:

« Cette qualité d’un monde unique et qu’aucun autre musicien ne nous avait jamais fait voir, peut-être est-ce en cela, disais-je à Albertine, qu’est la preuve la plus authentique du génie, bien plus que le contenu de l’oeuvre elle-même. « Même en littérature? me demandait Albertine. -Même en littérature. » 

Mondanité et Hypocrisie

Ah! Que de passages grinçants comme je les aime! Lors d’un concert organisé chez les Verdurin par l’infâme Charlus dans le but de faire valoir Morel, tout le beau monde salue Charlus sans un regard pour les hôtes qu’il ignore prodigieusement. Mais la vengeance de Mme Verdurin ne se fera pas attendre et elle provoquera la rupture publique de Morel et Charlus. Cet affreux bonhomme, amoureux humilié et déçu, devient alors presque attendrissant dans le malheur qui le touche.

Style

Je ne vais pas m’étendre sur le style de Proust puisque j’en ai déjà parlé ici et là. On reproche à Proust ses phrases trop longues et je trouve que c’est justement ces étirements qui nous emportent. Elles sont écrites pour être lues et relues, et relues… comme une partition. Et à bien y réfléchir, on ne peut pas en dire autant de la plupart des phrases des romans contemporains.

La description d’Albertine endormie est si juste, si précise, si poétique que l’on ne peut que ressentir le trouble du narrateur:

« Sa chevelure descendue le long de son visage rose était posée à côté d’elle sur le lit, et parfois une mèche isolée et droite donnait le même effet de perspective que ces arbres lunaires grêles et pâles qu’on aperçoit tout droits au fond des tableaux raphaëlesques d’Elstir. Si les lèvres d’Albertine étaient closes, en revanche, de la façon dont j’étais placé, ses paupières paraissaient si peu jointes que j’aurais presque pu me demander si elle dormait vraiment. Tout de même, ces paupières abaissées mettaient dans son visage cette continuité parfaite que les yeux n’interrompent pas. Il y a des êtres dont la face prend une beauté et une majesté inaccoutumées pour peu qu’ils n’aient plus de regard.(…) Ses sourcils arqués comme je ne les avais jamais vus entouraient les globes de ses paupières comme un doux nid d’alcyon (…) chaque fois qu’elle déplaçait sa tête, elle créait une femme nouvelle, souvent insoupçonnée de moi. Il me semblait posséder non pas une, mais d’innombrable jeune fille. »

De même, pour l’amoureuse de l’Italie que je suis, je n’ai trouvé de plus belle façon d’en parler qu’ici:

« Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique, je le savais, je ne pouvais l’imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes, contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comment les replis du fleuve Océan, une civilisation urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture – jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait le rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière.»

Lire Proust c’est se faire volontairement prisonnier(e) de son « monde unique ».

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La Prisonnière, Proust, Editions Folio classique ou Nrf-Pléiade.

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